Le plaintier et les violences conjugales

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Le plaintier et les violences conjugales

Témoignage reçu au cours du mois de novembre 2019. Il fait suite à une réunion qui a mobilisée, quatre élus députés et plusieurs partenaires sociaux dont la police, des associations, des assistantes sociales… Tous engagés avec force pour cette lutte des VIOLENCES CONJUGALES.

Numéro d’appel 3919 à votre écoute.

Monsieur L commence par nous dire que tous les policiers ne sont pas forcément sensibilisés aux violences conjugales du fait de leur parcours professionnel ou personnel.

Le plaintier a un rôle primordial continue-t-il, c’est de mettre en confiance la victime car on sait que l’entrée dans un commissariat est compliqué dans le cadre des violences conjugales. « Le service public, d’après moi est fondamental, on se doit d’accueillir les citoyens. » Dit-il, aussi.

Sylvie BRIERE : « Pourquoi avez-vous fait ce métier ? »

M. L : « J’ai fait le choix de ne pas reproduire mon enfance marquée par des réactions violentes de la part de mon père. C’est un choix délibéré de ne pas consentir à laisser les personnes vulnérables sans défense. »

Sylvie BRIERE : « Estimez-vous que le partenaire, dans le cadre de violences conjugales, n’est pas forcément dans la délinquance mais plutôt dans une impuissance dans la relation ? »

M. L : « Il faut prendre souvent en compte que le présumé coupable est en proie à des dérives liées à l’alcool et autres ou/et à des violences antérieures qu’il aurait subies lui-même. Dans ces circonstances, l’emprise passe parfois dans les relations homme/femme car l’homme se considère supérieur et rentre dans une logique de dominant-dominé. Le mis en cause trouve toujours une raison à son acte , qu’elle soit recevable ou pas. »

Sylvie BRIERE : « Qu’est-ce qui vous est le plus difficile dans les procédures ? »

M. L : « Le sentiment d’échec quand je n’ai pas réussi à solutionner, par mon action ou celle du magistrat, le problème évoqué dans la plainte. Dans mon travail, je me place face à un mis en cause et à une victime et il faut que la solution soit comprise et acceptée par toutes les parties, dans le respect de la loi. »

Sylvie BRIERE : « En tant que plaintier, qu’est-ce qui vous gêne le plus ? »

M. L :  « Lorsque je reçois une personne qui souvent, est dans une réserve, une humilité, une peur, car durant des années elle a courbé l’échine ou a été violentée, j’ai la grande crainte de ne pas aborder le sujet de façon correcte et que la victime se mure dans son silence. Elle a fait la démarche de rentrer dans le commissariat et si elle est véritablement victime, cela lui a demandé beaucoup d’efforts pour me rencontrer et se confier.

M. L continue encore : « L’autre objectif que je souhaite atteindre lorsque je rédige une plainte, c’est que celle-ci soit lisible par une tierce personne (juge, avocat…) ce qui me ramène à accueillir attentivement le plaignant pour que la victime trouve les bons mots dans son dépôt de plainte. J’ai l’obligation d’être un bon rédacteur. Ici, je peux ressentir une sorte d’insatisfaction professionnelle à ne pas être « pointu » ou compris. Je ne peux pas me mettre dans le challenge du temps. Il faut pour être méticuleux, savoir faire des pauses et mettre la personne à l’aise au fur et à mesure, si non c’est un travail de sape. Cette attitude n’est pas innocente car je dois savoir si la victime n’exagère pas ou encore si elle n’affabule pas, il en va de sa crédibilité car l’enquête est menée à charge et à décharge.

Si une personne se présente à 17 h 25 alors que le commissariat s’apprête à fermer, qu’il s’agit d’une plainte où il est question de mise en danger physique et/ou moral, je ferai des heures supplémentaires c’est une évidence. Ce qui ne sera pas forcément le cas pour une plainte concernant des dégradations matérielles car l’urgence n’est pas démontrée, ce qui est compris par la plupart des gens à partir du moment où on leur explique.

Sylvie BRIERE : « Ne pensez-vous pas que vous courez le « danger » de recevoir des plaignants qui viennent et qui une fois libérés de leur parole, se remettront dans le quotidien de la violence ? »

M. L : « Je vais vous donner un exemple qui illustre et pour lequel, comme on dit, j’ai flippé entre guillemets. Je me suis senti obligé de recontacter une plaignante, ce que je peux faire dans ce type d’infraction. J’ai tenté de joindre la personne toute la journée en vain. Finalement, ce n’est que le soir que la dame m’explique avoir prit sa journée et être partie se balader avec ses enfants sans son téléphone. Cette femme s’était engagée à partir et s’éloigner du climat violent dans lequel elle évoluait, ce qu’elle fera définitivement quelques mois plus tard, mais de mon côté ce jour-là, par le fait qu’elle ne réponde pas au téléphone, j’avais cru que le pire était arrivé. On ne peut pas tout prévoir avec exactitude, on ne peut qu’anticiper un maximum et faire juste de son mieux. »

Le plaintier déclare : « il y a une progression des mentalités depuis les années 1970 où il était encore normal de corriger sa femme. En 2019 en France, ce n’est plus heureusement le cas. Même pour le plus mauvais d’entre-nous, policiers, il reste toujours l’envie d’assistance au public et nous attendons bien volontiers la décision de la victime du passage à la plainte.

A titre personnel, les violences conjugales me sont insupportables, que ce soit un homme ou une femme victime et le décès d’un plaignant est toujours une catastrophe. »

Sylvie BRIERE : « Dans votre codification, une gifle correspond à quelle infraction ? »

M. L : « C’est une violence aggravée dans le cadre des violences conjugales que ce soit un conjoint ou même un ex conjoint, un harcèlement peut aller jusqu’à la gifle et cette dernière peut engendrer des violences récurrentes… »

Sylvie BRIERE : « Que pensez-vous de « vous l’avez cherché », imprimé dans la psychologie de la victime. »

M. L dit qu’il ne peut pas donner son avis.

Notre intervenant policier s’interroge depuis le début de l’entretien sur l’empathie de ses collègues qui n’ont peut être pas tous la même sensibilité.

J’évoque qu’il peut y avoir une saturation référente à un parcours personnel, que d’autres ont moins de sensibilité, que le harcèlement et ses effets peuvent leur échapper. Et finalement, notre interviewé s’exprime pour évoquer la victime enclavée entre la violence et l’impossibilité financière de partir. Il remarque que les femmes ayant un salaire et un logement ont tendance à être plus active face à la loi. Le policier dit aussi : « Lorsqu’on est dans une logique d’enfermement de longue haleine, par des violences conjugales physiques et/ou psychologiques, la victime est rendue dépendante et elle finit par perdre son travail, assez souvent. Le mis en cause cherche à isoler la victime. Dans ce cadre, c’est beaucoup plus compliqué pour la victime, le salaire faisant la différence d’où le rôle primordial de l’assistante sociale qui en général, fait excellemment bien son travail ».

Le policier déclare qu’il se rend bien compte que par rapport à l’agresseur, dans le cadre du harcèlement, il s’agit très certainement d’une situation dite pathologique ou médicale. Il déclare : « On peut rajouter que nous en tant que policiers nous n’avons pas de solution de soins pour les mis en cause. »

Sylvie BRIERE : « Lorsqu’un mis en cause se retrouve seul, il a plusieurs choix : rester sans compagne/compagnon, retrouver un.e autre conjoint.e et entre temps, il n’y aura que la justice pour lui avoir donné un avertissement.

Est-ce que vous ne pensez pas que l’on pourrait leur faire faire un parcours sur un modèle approchant celui des personnes commettant des infractions routières graves ? »

M. L : « Il me semble qu’il n’y ai qu’un thérapeute pour aider le mis en cause afin qu’il puisse digérer son vécu de violence et éventuellement évoluer. »

Le policier précise qu’il est très important que les plaignants repartent avec un contact direct possible (numéro de téléphone), surtout avec le plaintier ou l’enquêteur en charge du dossier afin qu’ils ne redonnent pas les détails de leur affaire en cas de nouveau fait, c’est en effet l’habitude qu’il a pris. Et entre temps le cas échéant, le policier donnera par téléphone un avertissement au mis en cause afin de tenter de le calmer.

M. L : « N’oubliez pas qu’une plainte peut en engendrer une autre et, comme vous l’avez compris, je suis en contact avec la victime mais aussi avec l’agresseur, je me dois en effet de rester objectif. »

En tant que présidente d’Association France Prévention, je laisse pour conclusion cette question ouverte : « N’y aurait-il pas un besoin de restaurer un réseau social qui protégerait plus précisément les femmes, en regard du passé où les pères, où les frères jouaient ce rôle avec plus ou moins de succès ? »

Propos recueillis par Sylvie BRIERE, présidente et Dominique BOULIER membre du bureau d’Association France Prévention.

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