Spécificités du dév. psychomoteur de l’enfant déficient visuel

Spécificités du développement psychomoteur de l’enfant déficient visuel

- Cécité et développement psychomoteur

La vue est un des éléments importants qui contribue à la connaissance du schéma corporel, à l’acquisition de la préhension, de la marche, à l’organisation spatio-temporelle, en bref, à l’épanouissement psychomoteur.

Le retard éventuel de développement des non voyants congénitaux montre l’importance de la stimulation et de sa qualité ainsi que celle de l’éducation précoce. L e problème est l’incapacité de l’adulte à savoir ce qu’il peut attendre d’un enfant aveugle. L’enfant non voyant de naissance, stimulé de façon adéquate, peut suivre un développement « normal » en utilisant ses moyens de compensation.

La vue est avant tout un récepteur sensoriel et une source d’informations et de stimulations, et celles émanant spontanément de l’extérieur sont réduites et appauvries. Les difficultés des non voyants se traduisent souvent par un décalage dans l’âge d’apparition de certaines conduites et non dans une incapacité d’acquisition.

La vue auto-stimule le jeune enfant et le manque de stimulation visuelle entraîne une déficience de l’imitation et donc une perturbation dans l’élaboration du schéma corporel.

Il faut remarquer aussi que la sollicitude anxieuse des parents peut retarder les apprentissages et créer un sentiment d’insécurité si les inquiétudes sont apparentes. Le monde apparaît alors comme redoutable et le besoin d’activités est étouffé ainsi que la découverte et l’exploration sans lesquels il n’y a pas de progrès.

  N’ayant pas la perception directe des choses, la prise de conscience du monde extérieur est plus difficile. Au lieu de visualiser, le non voyant utilise beaucoup ses sensations tactiles : ce sont d’abord la main et le bras qui édifient l’espace manuel, puis en se déplaçant, l’enfant élargit son espace…encore faut-il en avoir envie !

Avec le toucher, les sensations plantaires et l’ouie jouent un grand rôle. Ainsi, l’enfant doit utiliser au maximum ses moyens de compensation sensorielle pour pallier le déficit visuel. L’acuité des sens n’est pas supérieure à celle d’un voyant mais la suppléance est due à l’utilisation intense des sens restants.

Au cours de la 1re année, il peut n’y avoir aucun retard quantitatif du développement postural si le bébé est actif. Le maintien de la tête, les mouvements du corps dans le berceau, les roulades latérales, la station assise peuvent correspondre aux stades du développement de l’enfant voyant.

Ceci étant, au cours des 3 premiers mois, sur le ventre, le bébé aveugle peut ne pas ressentir le besoin de relever la tête car il n’a rien à voir. C’est surtout vers la 1re année que les différences apparaissent.

Souvent, il n’y a pas de 4 pattes ou un retard : l’enfant a la position mais ne se propulse pas et la marche est retardée. Il est vrai que le stade du 4 pattes a tendance à disparaître car avec la prévention de la mort subite, on ne couche plus les bébés sur le ventre et la position n’est pas familière. En ce qui concerne l’enfant non voyant, un autre paramètre peut entrer en ligne de compte : à 4 pattes, c’est la tête qui rencontre en premier un obstacle éventuel et cela renforce le sentiment d’insécurité.

Souvent, les premiers déplacements se font assis en glissant sur les fesses en s’aidant des membres inférieurs puis le 4 pattes peut apparaître après l’acquisition de la marche.

S’il y a peu de stimulations, le manque de contrôle visuel perturbe l’ajustement postural et rend plus difficile et angoissant le stade de l’équilibration.

Chez l’enfant aveugle stimulé, la cécité a peu d’impact sur les activités du contrôle postural. Par contre, elle gêne la mobilisation intentionnelle auto-initiée c’est-à-dire passer d’une position à l’autre. On peut s’étonner de cela puisque la maturation neuromusculaire existe (prouvée par le contrôle postural) mais pour la locomotion volontaire, il faut une intention motrice et pour cela, il faut que les sensations sensorielles venant de l’environnement soient intéressantes pour l’enfant.

« L’ŒIL N’A PAS SEULEMENT UNE FONCTION RECEPTRICE, IL CONTRIBUE DE PLUSIEURS FACONS A ORGANISER LA MOTRICITE EN PARTICIPANT, PAR SES MOUVEMENTS, A L’ELABORATION DE L’ESPACE »

 Pr PORTALIER-CAMSP de Villeurbanne

Les aveugles marchent moins vite et le déroulement du pas est plus rapide comme si l’enfant voulait garder au maximum le double appui des pieds au sol ce qui entraîne une marche traînante qui consiste à se servir de ses pieds comme de ses mains pour prévenir l’obstacle.

L’élaboration du schéma corporel peut aussi être freinée car il n’y a pas de modèle de référence (image de l’autre en mouvement) et souvent, il y a difficulté pour la mère de toucher son petit bébé ce qui a pour conséquence un retard dans la prise de conscience de l’enveloppe corporelle, du corps dans l’espace et de ses limites.

  Une autre spécificité est le retard de l’orientation et de la structuration spatiale ce qui entraîne un retard dans la structuration temporelle (chronologie des différents gestes).

  Sur le plan perceptif, il y a une difficulté à coordonner les informations pour les ajuster à la réalité. Quand le bébé cherche à atteindre un objet à partir d’indices sonores, il y a ensuite extension du tronc puis déplacement d’où l’importance des sensations agréables.

Un autre point important à soulever est le retard fréquent de préhension. Elle reste longtemps palmaire car il y a réduction de l’expérience manipulatoire. Pendant les 6 premiers mois, le bébé aveugle a tendance à garder les poings serrés à hauteur des épaules d’où une réduction des possibilités pour rencontrer l’autre ou les objets.

Chez le nourrisson voyant, la coordination oculo-manuelle se fait vers 5 mois avec les mouvements de saisie en direction de l’objet. Chez le bébé aveugle, la coordination audio-saisie ne se fait pas avant 10 mois, le bruit ne donnant pas d’indice de direction pour la recherche. Les mains du nourrisson aveugle servent à toutes sortes de choses : chercher et localiser les jouets, identifier et ensuite tenir et manipuler.

  Un retard peut exister au moment des 1ers débrouillages sociaux : alimentation, habillage, toilette.

La cécité pouvant perturber le développement psychomoteur, il faut stimuler ni trop ni trop peu l’enfant afin d’assurer un bon éveil psychomoteur et un développement harmonieux. Si l’on n’est pas vigilant, il y a passivité et ralentissement global de l’activité physique car il n’y a pas d’intéressement pour le monde extérieur et donc pas d’exploration, l’enfant garde la position néo-natale (bras fléchis, mains à hauteur des épaules). L’utilisation du membre inférieur est spécifique : il devient un outil de connaissance employé pour explorer l’environnement proche comme la main chez le voyant.

La vision joue un rôle important dans l’organisation cérébrale des représentations mentales d’où la nécessité d’une phase prolongée d’apprentissage où le toucher est primordial car les informations auditives ne donnent pas de substantialité à l’objet. Le problème d’accès au symbolisme peut se travailler en passant de l’objet réel à la représentation abstraite (dessin en relief par exemple quand l’enfant grandit).

Pendant longtemps, il n’y a pas de recherche active de l’objet perdu et le rôle de l’entourage est primordial pour amener l’enfant vers l’objet et construire ainsi la permanence de l’objet.

L’accompagnement verbal est important pour enrichir la connaissance tactile et, voire auditive, du matériel familier c’est-à-dire nommer l’objet, son utilisation, sa forme en même temps que l’enfant le touche pour éviter le verbalisme.

Une particularité psychomotrice souvent constatée chez l’enfant aveugle est la mise en place de blindismes si l’entourage n’est pas vigilant. Pourquoi ce nom ? Cela vient du mot anglais »blind » qui signifie aveugle. Ce sont des gestes automatiques, stéréotypés et répétitifs. Le visage peut être agité de grimaces ou alors ce sont des mouvements rythmiques engageant l’ensemble du corps (les plus fréquents sont des balancements du corps tant en position assise que debout, des mouvements de rotation de la tête…)

Leur interprétation diffère :

- certains pensent que le besoin d’activité du jeune aveugle est identique à celui des autres et ne pouvant l’exercer au-dehors, il le reporte sur lui.

- pour d’autres, ce serait des mouvements élémentaires automatiques de type primitif, non contrôlés par la volonté qui traduisent un retard du développement sensori-moteur (domaine de l’exploration et manipulation)

- enfin, une autre théorie serait que cela correspond à une carence affective ou encore à de l’autostimulation, ces habitudes motrices devenant ludiques et provoquant du plaisir.

 Des mouvements en rapport avec les yeux sont aussi fréquents et ce que l’on rencontre le plus, c’est le fait que l’enfant porte la main sur les yeux = phénomène digito-oculaire. BULLINGER interprète ce geste par des créations de phosphènes c’est-à-dire la stimulation des aires corticales qui se traduit par des sensations lumineuses dues à une pression des globes oculaires.

  Des travaux récents tendent à montrer que les blindismes seraient des réponses nécessaires au traitement des caractéristiques de l’environnement perçu en l’absence de vision. Les balancements de la tête s’expliqueraient donc par la nécessité de stimuler l’appareil vestibulaire, sensible aux changements de position et à l’accélération.

Au niveau de l’attitude, cela entraîne une cyphose (le dos est entraîné par la tête penchée) et des genoux pliés pour rechercher l’équilibre perdu après le déplacement du centre de gravité du au dos courbé. Donc, c’est une activité posturale antigravitaire adéquate.

Le deuxième ensemble de blindismes étudié serait la tête de profil et les déplacements asymétriques. Pour traiter les informations arrivant à chaque oreille, l’aveugle se mettrait en position idéale d’écoute (alignement des oreilles et de la cible sonore) c’est-à-dire de profil/ l’environnement repéré. C’est le reflet d’une activité posturale directionnelle justifiée par les données extéroceptives (sonores) pour organiser l’environnement.

Les blindismes interviennent dans les moments d’inactivité et l’aveugle n’a pas conscience de ces gestes.

Question : faut-il les empêcher ? Problème du comportement social adapté et du regard de l’autre.

Au niveau attitude, cela peut faire des dégâts et cela entraîne une absence de « manipulation » de l’environnement ainsi que peu d’élan vers les situations nouvelles.

En conclusion de ce chapitre sur les blindismes, il faut prendre le problème le plus tôt possible, augmenter les possibilités de stimulations sensorielles et d’exploration du monde. Le blindisme a en général un rôle de soupape.

Une autre spécificité du développement des enfants non voyants est le sens des obstacles qui apparaît très tôt. (Les personnes voyantes possèdent ce sens mais ne le développent pas car il existe le contrôle visuel).

C’est la possibilité de percevoir à distance la présence d’objets, il est plus facile à exploiter avec de grands objets, des surfaces dures, des endroits calmes et sans état de fatigue. Il s’agirait d’un phénomène d’audition basé sur l’exploitation des modifications du son produites par réflexion sur des objets proches. Il y a nécessité d’une bonne audition car les personnes sourdes aveugles ne le développent pas.

L’équilibre est un ajustement corporel permanent/ l’espace et les troubles de l’équilibre peuvent être liés à une hyperémotivité car il y a angoisse de la chute, ce qui entraîne des réactions de raidissement gênant l’équilibration.

L’équilibration peut également être freinée par des réactions de redressement freinées faute de stimulations visuelles.

Les 1ers déplacements se font souvent sur le dos en poussant sur les jambes puis assis. Quand l’enfant commence à marcher, il faut lui donner envie de le faire car il y a peur de se mouvoir dans un espace devenu plus ou moins inconnu puisque les repères corporels changent. Quelquefois, il y a trouble de la marche car l’aveugle non éduqué a tendance à traîner les pieds ou lancer la jambe, ce qui affecte la statique du corps, la dynamique et l’équilibre. Cette peur de l’obstacle crée des troubles dans le pas et dans l’attitude (inclinaison du corps en arrière due au réflexe de protection par la protection du thorax car la protection par les mains en avant n’est paradoxalement pas spontanée. Le pas se raccourcit, le pied tâtonne et attaque le sol à plat ou avec la pointe en premier. Par ailleurs, il y a peu ou pas de ballant des membres supérieurs car ils sont souvent contractés par l’absence de dissociation des épaules et du bassin. Au niveau des membres inférieurs, il y a souvent élargissement du polygone de sustentation car pour se rassurer, l’enfant abaisse son centre de gravité.

Courir est difficile pour un petit non voyant car cela suppose une maîtrise efficace du schéma corporel et de la perception spatiale. 

Pour qu’une personne aveugle ait un comportement moteur efficace, il faut qu’elle ait acquis des données sur son corps puis sur l’espace. Connaître son corps, c’est reconnaître l’espace et connaître l’espace, c’est avoir des données de la relation corps-espace et vice-versa.

Si, pour des raisons multiples, il y a carence d’informations, on peut aboutir à des troubles de la spatialisation. Le petit aveugle a une méconnaissance des concepts de l’espace et sans éducation précoce, cela peut représenter une entrave à des déplacements aisés.

 Enfin, on remarque souvent une pauvreté des mimiques et un aspect figé mais cela s’explique par le fait que le visage étant le lieu de l’expressivité, l’enfant non voyant est privé de cette forme de communication.

En conclusion, le développement psychomoteur de l’enfant aveugle passe en général par les mêmes étapes que celui de l’enfant voyant mais il se différencie au niveau des périodes d’acquisition. La cécité peut perturber le développement et l’enfant doit être stimulé, entouré au cours de son évolution afin de faciliter un bon éveil.

Dominique BOULIER Psychomotricienne Instructrice de locomotion.