BurnOut - Alexis tente de comprendre

niveau de lecture +++

Les plus jeunes dans l’entreprise et la compétition

Alexis et la compétition

Situation 11 

Cà y ressemble sauf la brûlure psychique : Alexis 40 ans, récit dans une enseigne libraire. Propos recueillis sur plusieurs mois.

Je m’explique sur une relation de travail dégradée conduisant à l’épuisement et à un affrontement entre le souhait et la réalité, le vouloir et le pouvoir sous cet angle : « Le pouvoir accessible à la compassion, est un bonheur public pour une nation. »

Je me rends au boulot et j’y crois ! Après un BAC général, j’effectue un BTS de vente. J’acquière ma première expérience dans la restauration.

Je pouvais travailler 7 jours sur 7, suivre mes études et être toujours en forme. Mes études me contraignent à organiser un événementiel et mon référant me propose plusieurs domaines. Au final, je choisis un salon du livre et nous élaborons le projet durant toute une année. Le jour venant, je constate une réussite totale sur l’évènementiel, en lui-même. Seulement, il n’y eut pas autant de dédicaces et d’achats que prévu. Nous fumes déficitaires et ce fut ma première déception professionnelle.

Étant jeune et enthousiaste, quelques temps plus tard, je postulais pour une grande enseigne en librairie et un emploi s’offre à moi. Mon envie d’avancer m’a toujours poussé à innover, à rendre service et à développer.

Après avoir circulé dans plusieurs magasins de la chaîne, je convoite un CDI, sans succès immédiat. Au bout de quelques temps, mon employeur m’envoie sur un poste éloigné de mon point d’habitation et de ma famille.

Un groupe reste une promesse de promotion et l’espoir de grimper dans ma carrière me poussait. La perspective d’indépendance financière et une sécurité certaine, me paraissait un objectif de qualité.

Après une courte formation et quelques immersions en entreprise, je deviens responsable d’un poste clé. Malgré tout, la direction ne me donne pas entièrement le change sur le contrat de travail car je suis embauché sur un statut d’employé alors que je suis responsable.

Je développe au fil des mois mes performances d’anticipation, d’analyse, d’actualisation des données et des informations. J’assure tous les jours, chaque début de journée le contrôle des rayonnages mais aussi des réassorts, des vendeurs, des fournisseurs et des dédicaces. Mon activité impacte l’ensemble de la surface de plus de 1000 m². L’erreur, l’oubli et le manque de temps sont mes luttes, dès la prise de poste. Il me faut être opérant en réserve comme en rayons et on me délègue la surveillance des mises en place mais aussi, le contact éditeurs. Nous devons protéger le prestige de la marque et nos ventes en linéaire soutiennent les ventes Internet.

Progressivement, j’institue l’organisation, je propose des promotions ou des signatures. Les stocks sont sous une surveillance accrue et lors des réunions hebdomadaires, je demande des comptes rendus. Le plus difficile est d’asseoir mon pouvoir décisionnaire avec crédibilité et fiabilité. Mes supérieurs m’y avaient invité et je n’ai pas manqué d’y répondre. J’harmonise les relations clients, fournisseurs et la culture économico-commerciale de mon entreprise.

Sur les premières années, je ne ressens pas de pressions, pas d’angoisses. Ma devise est « L’expérience est le nom que l’on donne à ses erreurs3 ». Le taux de fidélisations spontanées a doublé. Mon omniprésence me vaut des plages horaires travaillées, assez énorme.

Mon supérieur me recommande régulièrement : « Alexis, vous allez devoir vous chargez des stocks et finaliser pour la fin de la semaine. Il n’y a pas beaucoup de temps mais vous avez ma confiance, vous y arriverez ! ». Alors, je reste tard pour les travaux de stockage et le lendemain, je reviens frais et souriant. Mon contrat stipule 35 heures alors que la réalité atteint 45/47, parfois 50 heures par semaine.

Au bout de la première année, j’ai libre accès aux réserves, aux salles de réunions et au magasin. La semaine, j’arrive à 10 h pour repartir vers 20 heures 30 après la fermeture. Lors des « coups de feu » comme les périodes de promotions, de fêtes, des rentrées littéraires ou lorsqu’il fallait achever l’inventaire, je restais jusqu’à 23 h pour revenir le lendemain au plus tôt. Ma motivation est telle que je viens certains jours de congés, « voir comment cela se passe ». J’habite d’ailleurs tout près. Au final, toutes mes heures supplémentaires ne sont ni payées, ni restituées. Alors, je finis par penser qu’entre l’expérience acquise, les résultats et le temps de travail produits, la grande direction ne devrait pas s’opposer.

Ma notoriété professionnelle grandit et je deviens ce que l’on nomme un employé modèle. Il y a trois ans, le groupe fut racheté. On m’apprend alors à travailler avec d’autres méthodes et je suis obligé de reprendre des cours en vente. Après tant d’années, j’espère la réévaluation de mon salaire et de ma qualification. J’ai tout fait, il n’y a pas de raisons que cela échoue.

Chaque année, a lieu l’entretien d’évaluation des salariés, comme un peu partout dans les grandes organisations et j’y réclame un changement. J’obtiens d’ailleurs une des meilleures augmentations de salaire mais voilà, elle ne rattrape pas le niveau des autres. Mes collègues me le disent et je finis par penser que l’on me considère mal.

Vint la proposition d’un déplacement, de ceux que l’on ne refuse pas. Je raccourcis mes congés, j’oublie que je parle un anglais approximatif, je passe la Manche de bout en bout, sans angoisse ni question. Le groupe alterne formations et partages d’expériences mais aussi shopping, boîtes de nuit, restaurants. L’ombre au tableau est encore la confirmation du décalage de rémunération. Mes amis me disent quelques fois que je dois lâcher prise : « Alexis, tu travailles de trop », « Alexis, tes heures sup. ne sont pas payées », « Alexis, prends tes congés réellement »… Mon raisonnement est ailleurs.

Ma dernière année dans l’entreprise, un concurrent postule, ce qui au fond n’est pas la première fois. Il est issu d’un marché en perte de vitesse et la haute direction s’intéresse à sa candidature. Après son embauche, commence sa formation comme il est d’usage mais cela me surcharge. Et progressivement, je m’enquière des conditions de rémunération de ce nouvel arrivant. Il m’annonce un salaire supérieur au mien. Il est un peu plus diplômé, polyglotte et il a séjourné dans de très grandes librairies mais tout de même !! D’autres détails m’ennuient, sa nouvelle affectation est une librairie en or ou le rêve de chacun. Qui dit qu’il sera compétent ? Moi, je le suis ! Et je l’ai prouvé ! Son salaire résonne dans ma tête… Avec cette comparaison, je vais pouvoir négocier ! Et mes tâches qui s’alourdissent continuellement, ils vont comprendre ! Je suis de plus en plus présent, je forme même cet homme !

La semaine suivante, je repars au magasin mais je me sens mal, j’ai une sorte de nausée, de tristesse car le temps passe si vite.

Les chiffres des ventes commencent leurs irrégularités et certains baissent. Des tensions apparaissent sur le terrain. Les primes aux chiffres d’affaire disparaissent pour certaines catégories de personnels et parfois, cela va jusqu’aux licenciements.

Cette fois encore, je renforce mon état d’esprit et l’entretien se déroule avec satisfaction, le DRH promet de voir ce qu’il peut faire pour mon dossier. Mon supérieur vient me présenter le nouveau contrat en salle de réunion et je découvre la nomenclature salariale : « 1er vendeur ». Je constate simultanément les attributions supplémentaires : encadrement des vendeurs du groupe 1 et 2, gestion des achats, des ventes, des retours et ma participation devient obligatoire en ce qui concerne l’élaboration et l’optimisation des outils informatiques. Ma tête tourne un peu. Je lis ensuite une clause de mobilité nationale et une autre de confidentialité et de loyauté. Tout cela m’agresse ! J’informe mon supérieur que je vais prendre un peu de temps pour la réponse qui fut négative.

L’information se répand comme une trainée de poudre et certains de mes collègues prennent ma défense. Je n’avais pas fait tout cela pour en arriver-là !! Toutes les tentatives de négociations épuisées, je décide de pratiquer mes 35 h et pas une heure de plus. Ma hiérarchie ne m’a pas soutenu alors une douleur m’envahit sourdement. Lorsque le DRH me convoque, je lui donne mes arguments et il joue son va-tout en commençant par le temps de travail :

  • « Alexis, êtes-vous sûr de vouloir revenir aux 35 h ? »
  • « Oui, je me suis battu tout ce temps pour tenter ce nouveau contrat. »
  • « Savez-vous qu’il serait plus raisonnable de constater que la conjoncture économique n’est pas stable ? »
  • « Monsieur, il est légitime que je ne continue pas le cycle d’heures supplémentaires gratuites, ni sur des responsabilités non reconnues. »
  • « Savez-vous ce qui risque de se passer ? Si votre chiffre d’affaire ne se maintient pas, vous serez licencié. »
  • Oui, j’en prends le risque. »

Quelques jours plus tard, de nouveau convoqué, le DRH et mon responsable sont face à moi dans la salle de réunion. Le DRH me propose un salaire augmenté de 300 euro brut. Il réagrémente mon contrat en m’offrant de meilleures primes. Je me sens toujours trahi car je suis nettement en dessous de mes homologues. La prime annuelle ne sera attribuée qu’en fonction des objectifs définis par l’employeur ce qui en soit est logique, sauf que le marché tombait. Sur la fin de l’entretien, le DRH rajoute des clauses à ces nouvelles conditions salariales et là, je comprends qu’il n’y pas de véritables négociations, ni de reconnaissances rétroactives. J’entre alors dans une colère sourde et violente tant et si bien que mon responsable dit ne pas me reconnaitre. Il ajoute que cette proposition est la dernière, que la discussion est terminée !

Alexis le positif, Alexis le plein d’énergie commence à disparaitre. De retour au bureau le lendemain, je demande à ma direction les conditions écrites de ce nouveau contrat. Je suis profondément fatigué et voici, le premier arrêt de travail de ma carrière. Mes pensées deviennent assez confuses, j’arrive difficilement à me concentrer, la pression est à son comble. Je regarde tout le parcours réalisé : où cela m’a mené ? Comment redresser la barre ?

Toujours pas de réponse du DRH avec les conditions attendues par moi. Est-ce qu’ils réfléchissent à me remplacer ? Vont-ils me mettre des bâtons dans les roues afin que je craque et que je parte ?

Je décide une autre visite chez le médecin mais je parle plus de mes amis que de mon travail et des larmes commencent à couler. Le docteur décide de me mettre un mois en arrêt. Un mois ?! C’est trop long ! Comment les rayons vont-ils fonctionner, sans moi ?! Non je ne peux pas les laisser. Je propose trois jours. Le docteur est choqué mais j’explique que je me connais, je suis un battant !

Puis je consulte un avocat qui me demande une foule de renseignements avant de pouvoir se positionner sur le dossier. Chaque fois, ce sont des réponses du style « oui vous pouvez sauf que… » « Ça ils peuvent le faire, excepté que… ». Je comprends rapidement qu’il n’y a pas de règles à strictement parler dans le droit du travail. Ce n’est pas une science exacte et c’est à celui qui aura la meilleure défense ou attaque, qui gagnera. Le mot justice perd de son sens, les mots « argent », « réseaux d’avocats », « stratégie » prennent de la valeur à mon grand regret.

A la fin des trois jours d’arrêt, de retour sur la surface de vente, je me sens mal à l’aise. Je ne souhaite toujours pas signer le nouveau contrat mais que vont-il exiger ? Toujours pas de courriel ! Que préparent-ils ? J’imagine que je vais devoir discuter avec mon responsable. La pression monte. Où est mon intérêt ? Je ne me sens pas bien. Un collègue me conseille fortement un autre arrêt de travail, il faut que je prenne soin de moi, que je réfléchisse. Il s’inquiète. Je décide d’écouter le conseil et je retourne chez le médecin. Un mois ! Lorsque j’ai l’arrêt de travail en main, j’appelle un ami pour lui dire que je veux partir de cette entreprise… Je suis en larmes.

Je décide que durant un mois, je couperais les ponts avec le travail. Pourquoi n’étais-je pas capable de faire face à la situation ? Je prends rendez-vous chez un psychologue. Après une séance, il me dit simplement que c’est mon manque de confiance dans la négociation qui fait que j’en suis là.

Je consulte de nouveau un avocat. Il m’annonce que je n’ai pas assez de preuves, notamment pour les heures supplémentaires. Je peux évidemment demander à des employés de témoigner mais c’est très rare qu’ils acceptent quand ils travaillent encore dans l’entreprise. Je commence à douter fortement de cette voie à prendre. Comment pourrais-je porter plainte contre la société et assurer un vrai travail d’équipe avec la direction ? Ils vont tout faire pour que je craque ou que je leur transmette mon savoir-faire et, ils me mettront des blâmes pour manquement.

Mon absence se fait remarquer et la direction cherche à obtenir des informations sur mon état de santé et mon éventuel retour. Des rumeurs circulent, toutes assez incohérentes. Une certaine paranoïa s’installe : « Qui me soutient ? Qui est avec la direction ? Vont-ils envoyer un responsable régional pour me surveiller ? » Je ne sors pas. Je plonge dans un stress intense qui désordonne mon psychisme. La culpabilité me ronge et je me répète qu’au fond je ne suis pas malade, juste un peu fatigué. Mes pensées se tournent vers l’enseigne, vers mes responsabilités, ma promotion et l’avocat. Impossible de profiter ne serait-ce que d’une journée. Mon corps vit un stress permanent, je dors peu et je perds du poids. La fatigue me submerge. Je suis irritable et parfois, il m’arrive d’être peu cohérent dans mes propos alors, je continue à m’isoler.

Avec le temps, je me décide à exercer à distance, au moins sur les mises à jour des stocks et des catalogues en ligne. Je ne trouve plus mes priorités, ni mon sens de l’organisation et mes automatismes. Je manque de rapidité et de performances. Comment vais-je faire lors de mon retour ?

Sur la route de la reprise, je me fais tous les scénarios possibles. Lorsque j’arrive sur la surface de vente, je décide de dire bonjour à tout le monde ou presque. A la question : « comment vas-tu ? » Je force sur mon sourire.

Ma deuxième épreuve fut le retard cumulé et je constate que mon téléphone est saturé de messages. Il en va de même pour la boite courriels, des centaines de messages à traiter ! Et le reste !

Viennent mes pertes de mémoires. J’arrive difficilement à travailler, je me culpabilise. C’est à moi de trouver et d’y parvenir seul ! Des pensées suicidaires m’envahissent. Celles qui me revenaient sans cesse, obsessionnelles et douloureuses, celles qui s’étaient imprégnées dans les grands efforts sur moi-même ! Oui, je suis déçu.

Arrive alors, la perte de contrôle d’une opération marketing et je me retrouve à demi tétaniser. Je masque les émotions et l’angoisse qui montent. Tant bien que mal, je solutionne. Ma tension est telle qu’à un moment l’ordinateur m’est apparu blanchi. Je décide de nouveau de rentrer chez moi pour être plus au calme. Finalement, je passe une nuit à travailler, en vain… Je fais erreurs sur erreurs et je constate les pertes. Est-ce que je vais être tenu pour responsable ?

Le lendemain matin, la panique m’envahit. Ma carrière, le regard de certaines personnes la veille, ma visite médicale de retour, mes aptitudes à travailler, la confiance, tout y passe ! Je tourne ainsi autour de la librairie… J’y vais, je n’y vais pas… j’y vais… je n’y vais pas… Cela dure plus d’une heure. J’alterne entre des phases négatives et positives. Puis je constate que je suis en retard et que je n’arrive plus à me contrôler, trop de questions, trop de pressions, trop de responsabilités.

Je repars alors chez le médecin pour un autre arrêt d’un mois. Mais une fois obtenu, je suis paralysé par mes pensées : comment poster cet arrêt ? Comment encore prévenir la direction ? Que vont-ils penser ? Je rentre chez moi pour écrire une lettre… Ma dernière lettre… Je suis entre le désespoir et l’incompréhension. Je ressens de la honte envers moi et de la haine vis-à-vis du système qui permet à des entreprises d’utiliser leurs salariés jusqu’à épuisement. Je craque. Je ne veux plus vivre, je ne veux plus avoir à affronter ce système inhumain. Je me pensais en confiance.

Comment chacun va réagir quand ils vont savoir que j’ai mis fin à mes jours ? Ils ne peuvent pas m’aider, ils ne sont pas responsables, c’est simplement moi qui ait perdu… Perdu contre quoi ? Je laisse la lettre chez moi et je monte dans ma voiture. La zone de non-retour est atteinte. Je n’ai plus donné de signes de vie pendant plusieurs jours…

Grâce à ces arrêts maladie de plusieurs mois, aux diverses consultations auprès des psychologues, des psychiatres et des médecins, soutenu par les antidépresseurs, j’avance péniblement. Parfois, je développe encore des phases de paranoïa (la société va me détruire, ils vont vouloir que je rembourse les pertes, je n’arrive plus à travailler…), des phases de panique, d’angoisse, de volonté de retourner au travail, de mettre fin à mes jours, je suis totalement instable et assez souvent imprévisible.

Au final, une rupture conventionnelle fut homologuée par un avocat. Je suis revenu dans ma famille et j’ai rendu les clés de mon studio. Une chute vertigineuse et rapide s’en est suivie et je ne veux aucunement revivre ce genre d’événements. Je suis arrivé jusqu’au RSA et à un immobilisme. Je me suis coupé de tous ou presque et j’ai dû réfléchir.

Cela va faire plusieurs mois que je n’ai pas travaillé. J’ai tenté une aventure entrepreneuriale en potassant longtemps le projet mais au dernier moment, j’ai décidé de laisser tomber, mes angoisses reprenaient. C’était risqué ou trop tôt.

« Sois courageux ! Bats-toi pour ce en quoi tu crois et fais de tes rêves ta réalité. »

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