Ont-ils gagné… ?

La déshumanisation n’est pas un vain mot. Elle ne touche pas que les villes et les aspects extérieurs, ni la simple politesse. Elle s’infiltre en tout.

L’ignorance de sa progéniture, d’une manière ou d’une autre, soit en les abandonnant réellement, soit en les oubliant devant les médias et les jeux vidéos pour toutes les raisons possibles, aboutissent en général à une rupture. Le manque de dialogue avec les parents, entériné par l’ensemble de nos conceptions de société, conduisent les enfants, puis les jeunes à être des machines sociales dépouillées de relations intimes et privées, chaleureuses. Ils en sont à ne pas avoir de frontières réelles entre les deux mondes et se comportent autant dans la scolarité que dans la famille ou le travail, de la même manière. Ce phénomène fait partie de la mode, de conceptions de générations alors qu’un principe normal est que les jeunes se détachent de leur milieu par la nature même de leur jeunesse. Puis ils quittent totalement leurs parents ou ils reviennent avec une famille à leur tour.

Dans les temps éloignés, les adultes et les enfants étaient chacun dans leurs sphères et les ruptures ne prenaient pas les mêmes formes mais existaient réellement. Il y avait encore plus de clivages et de protocoles ou d’abandons. Les humains ont des besoins éducatifs profonds, sédimentés à tous les âges de la vie et la répétition des développements est une évidence que l’on ne voit pas. Par exemple, un petit doit s’exercer à la politesse dès les premiers mots. Qu’en est-il d’un adulte ?

Le manger et le sommeil sont générateurs de rythme durant toute l’existence et ainsi de suite. Pour le comportement moral et la connaissance, le parcours ne s’arrête que par la mort et il restera totalement inachevé.

Ce constat devrait engendrer une grande modestie et, si elle s’accompagnait d’une sagesse, le résultat serait… jubilatoire (sens de profonde joie immuable).

Certains décalages se font également par les perspectives qu’offre l’avenir. Le chômage a toujours développé des stress profonds dans les sociétés car il est la perspective d’un manque de tout. Les chômeurs d’aujourd’hui seraient, peut-être, ceux qui ne montrent pas les dents ou trouvent que le travail est un phénomène normal pour vivre et qu’une déception ou une passivité s’installeraient. Il y a pire : la concurrence et la méchanceté sociales qui interviennent pour donner une image de son voisin la plus noire possible. Bien que ce comportement ne soit pas très nouveau, il met des gens dans la rue. 

Les travailleurs sans emploi d’hier étaient des agitateurs d’idées ou des sous qualifiés. Ceux d’aujourd’hui font dans la mixité.

Pour la consommation, tout le monde est touché. Lorsque l’on vous vend un objet, on vous vend du kilomètre, de la quantité et de « l’impossible de s’en passer ». La sidération de ce chiffre va peut être avoir son impact : 60 000 à 70 000 ouvrages d’éditions paraissent en un an. Par lequel commencer ?

Lorsque l’assiette est trop pleine, on met le reste au réfrigérateur. Mais si tous les jours, le repas se fait trop copieux, on jette. Les parents (toujours les parents) ne sont pas les seuls responsables. Le groupe familial et la société dans son ensemble ont poussé dans ce sens, au nom d’un progrès par l’acquisition de l’objet, de l’argent et de l’accès à la culture ou de la connaissance, tout cela n’étant réservé auparavant qu’à une élite.

Le dérapage vient de ’l’oubli’ de l’humain. Nous sommes des arbres sans fruit avec ses conséquences ou alors, il faut recommence à zéro toutes les expériences de générations en générations.

Il s’agit sans nul doute d’une nouvelle mutation, où il est question de chercher des nouveaux modes de fonctionnement personnels et collectifs. Dans les années 70, l’Europe, et même le monde, se sont ouvert sur des espaces qui ont renversé certaines habitudes.

A ce jour, toujours en Europe, nous ne montons pas de barricades, nous sommes moins expressifs socialement mais les initiatives personnelles sont très volontaires pour certaines.

Il y aurait presque une méthode de « préservatif de l’esprit ». un « On ne veut pas » passif, mais efficace. Normal, la conscience de la vie est devenue universelle et même mieux, ressentie, vécue et valorisée. Le sacrifice pour le sacrifice n’aboutit pas autant.

La face n’est pas voilée car il y a toujours des excessifs dans tout… qu’il n’est pas trop nécessaire de citer car nous avons tous eu l’occasion d’en rencontrer et , pour nous défendre, être obligé d’en faire partie.

Cette phase de la réalité est parfois alarmante car elle grignote les décideurs et contrairement à l’humanisme, elle ne donne aucun droit de réponse par la raison. Où sont Sartre, Beauvoir et nos résistants, Vian et compagnie ? Ils étaient « casse-tête » mais se mouillaient, acceptaient leurs contradictions et/ou leurs limites et encourageaient les autres moins brillants ou moins connus.

La conscience de notre époque, pour certains, serait une sécheresse morale, mentale et affective, génératrice de pandémies supplémentaires et qui auraient pu trouver d’autres réponses. Notre oubli collectif de la nature et de ses cycles nous éloigne d’une obligation que nous avons tous envers elle. Il s’agit dans le présent humanitaire actuel de vivre, sans y échapper, la jeunesse, la maturité puis la vieillesse jusqu’à la mort. Tout cela se vit au quotidien par des obligations qui mènent le monde entier, à vouloir installer des loisirs reposants, permettant aussi un repos réparateur.

Le premier constat porte sur l’imperfection humaine qu’il faut garder en tête.

Le second observe que l’humain prend soit un chemin d’imitation, soit de divergence ou, encore, de choix faisant tremplin des modèles qui lui ont été inculqués.

Et le troisième, qui est le plus élaboré, tient dans la négation que font les personnes touchées par la dépersonnalisation (quelle qu’en soit l’origine). Elles l’ignorent généralement ou en ont une conscience épisodique. Ces individus sont très loin d’eux-mêmes et ne savent pas qu’ils se sont objectivé par peur de ce qu’ils sont eux ou leur entourage. A ce stade, l’engrenage est fort.

Une des solutions est de reprendre le goût d’un effort sain et dépouillé, sans ambage ou détour, celui qui fait bien transpirer pour certains et celui qui ouvre un accès à une pensée saine et franche.

La « mécanisation » poussée est favorable si elle s’adapte. Le toujours plus donne l’impression de vouloir posséder l’autre (objet ou personne) et de ne pas être à la hauteur, sans la définir. Apprendre ne signifie pas donner vie à l’apprentissage.

Que faisaient les générations antérieures sur la question de la communication et de l’échange ? Les avis divergent et le temps d’études des rapports sociaux et familiaux ancestraux ne permet pas l’action immédiate. A cet endroit, on rejoint un effet pervers de la condition humaine : l’action ou l’analyse de celle-ci.

 

Sylvie Michèle BRIERE présidente, janvier 2015