Burn Out situation 2 : Aurélien, une trentaine d’années (agriculteur)

Situation 2 : Aurélien, une trentaine d’années, jeune marié, agriculteur, années 2003 à 2008

Propos recueillis durant l’année 2010.

De formation Bac + 5 en architecture, le jeune homme a décidé lors de se mettre à son compte comme agriculteur. Aurélien est une force de la nature, grand et super costaud. En sortant de ses études, il constate ne pas avoir de facilités d’embauche alors qu’il est jeune marié et que sa compagne travaille en Eure et Loire. Il la rejoint et se met à son compte en tant que céréalier. Il se dit que cette force est en lui et il préfère ça, au chômage. Il décroche des subventions pour son installation, il emprunte à sa famille et il démarre.

La première année est un miracle de facilités. Il prépare la terre, sème, moissonne comme s’il était issu du monde paysan. Il pianote sur son ordinateur toutes les données, chaque note précise les dates, les produits, les procédures, les jours, etc. Ces méthodes attirent quelques convoitises mais pas plus que ça.

La seconde année, après s’être reposé une semaine en hiver, le succès est encore au rendez-vous. Malgré tout, deux petits points noirs pointent. Le premier concerne la jeune femme qui ne voit jamais son mari, à peine les jours où il pleut car même là, il y a le nettoyage des machines et l’apprêt des semences, les déplacements pour les transactions. Tout ceci est lourd pour la jeune dame. Le deuxième élément est que la fatigue s’installe sans qu’Aurélien ne s’en rende vraiment compte. Il s’active, emballé par le « trip » de son travail exigeant, tous les jours, sans aucune pitié. Pourtant il cherche un ouvrier agricole mais il n’aura jamais l’occasion d’en trouver un qui reste. Faut-il l’écrire ? Aurélien est un patron qui impose un rythme ressemblant au sien. Etre le parton d’une exploitation demande d’avoir toutes les réponses ou presque. Oui, il lui faut être là au moindre pépin et, c’est à lui que revient la gestion du début jusqu’à la fin.

La troisième année de récolte, alors que les emprunts et le remboursement de certaines aides courent, Aurélien se trouve au centre de mille feux. La récolte est hyper abondante et comme il a acheté de nouveaux hectares l’automne précédent, il se trouve face à un surcroît de travail et à un manque de personnel. Il décide donc pour ne pas perdre ses récoltes, d’acheter un engin plus performant dans tous les domaines : rapidité, efficacité et maniabilité. Le travail de la saison commence et Aurélien s’installe dans son engin, avec une sono exceptionnelle. Le jeune agriculteur est aux anges, il joue avec la machine qu’il découvre. Il débute le matin à 6 h et termine vers 22 h, largement. Parfois, il se laisse l’opportunité de manger mais pas avant le soir lorsqu’il est sûr qu’il reste dans ses temps. Les jours où sa femme le rejoint pour le déjeuner, il a l’impression de perdre son rythme. Aurélien ne dort pas plusieurs nuits d’affilée par peur d’un changement de météo et de la pluie.

Comment puis-je décrire la personnalité de cet homme jeune, fort et entreprenant ? J’avoue qu’Aurélien ne manque pas de m’étonner. Il déborde d’idées, d’envies et surtout il ne supporte pas trop d’être « enfermé ». Par quoi ? Par ce qui peut l’empêcher de faire ce qu’il a décidé. Je le sens dans la crainte de l’échec. Pourquoi ? Ce que j’en déduis, c’est un besoin de sécurité et une envie de vivre un bel avenir ! Il me racontait un jour qu’il avait décidé en se levant, de rejoindre ses copains pour faire la fête. Il prend sa voiture et accomplit 700 km, fait une « fête d’enfer bien arrosée » et repart « tout de go » sur les 700 km du retour. Voilà Aurélien ! Qui a pu l’arrêter ? Pas grand monde. Enfin, au stade actuel de l’histoire !

Revenons à nos champs et labours… Euh ! Moissons ou plutôt celles d’Aurélien qui court après le temps du temps et s’embrouille déjà entre la nuit et le jour. Il court, il court. Nous arrivons à la quatrième année et des petits changements se sont opérés. Il est facile de comprendre que Madame n’ait pas supporté que les céréales et les granges à foin emportent tous les suffrages, alors qu’elle avait tout tenté pour rappeler sa présence dans la jolie maison qu’il lui bâtissait ! Je ne vous l’ai pas raconté ce détail ? J’ai oublié. Aurélien avait acheté un corps de ferme ce qui en soit est raisonnable si l’on est de la partie. Il en avait fait quelques travaux dès son arrivée. Il aurait pu déléguer et mettre des équipes sur l’affaire mais il ne le fit pas. Donc, il prenait la bétonnière et il bétonnait. D’autres fois, il cassait et à d’autres occasions, il perçait les murs… Et ainsi de suite, sans fin, car les longères étaient énormes en tout ! Espace, largeur, longueur et travaux ! Madame prit ses affaires et croyez-vous qu’Aurélien ait bien saisi tout de suite de quoi il s’agissait ? Non, Aurélien rentra un soir, il mit un feu de cheminée en route et il s’affala dans un fauteuil. Il devait être deux heures du matin, son esprit s’enfonçait dans le sommeil. Ses yeux se fermaient lorsqu’il eut un sursaut et qu’il les rouvrit. « Tiens ! Qu’y a-t-il comme changements, ici ? » Se dit-il. Puis, il piqua un peu du nez et Aurélien fit un gros effort pour relever le menton et il vit qu’il manquait beaucoup de meubles ou pour être plus précise, il manquait ceux de sa femme ! Là ! Comme un diable sortant de sa boîte, Aurélien déplia ses 2 mètres de hauteur et il se releva d’un bond. Il se mit à bouger ce qui venait sous ses mains mais il était bien trop tard. Il ne le comprit pas de suite et il s’accrocha à une idée, il y a une erreur ou bien que sa femme envisageait de changer les meubles… Au final, il composa le numéro de portable de son épouse et il n’eut plus jamais l’occasion d’avoir une conversation avec elle. Il reçut deux semaines plus tard une lettre d’avocat, très froide, très technique, sans émotion et réaliste. Elle demandait le divorce. Aurélien fut divorcé. Peut-il raconté comment ? Pas véritablement, il a laissé couler, comme il le dit lui-même. Ce ne fut pas la meilleure idée car Madame se mit en quête de beaucoup de choses et elle lui fit partager les biens. Notre agriculteur se retrouva en situation compliquée, il lui fallut donner la moitié d’une moissonneuse, d’un tracteur, d’une longère, d’une voiture… Par contre, il ne donna pas la moitié des emprunts et des remboursements… Madame mit dans le panier divorce que Monsieur avait été dépensier. Il ruinait le couple par ses absences, par ses dépenses et par son manquement envers sa femme !

Ce qui vint ensuite fut une réelle solitude, de celle qui affrontait tout, tout le temps et tout seul. Aurélien commença sa période où il entrait dans son engin avec dans les oreilles de la musique classique en boucle. Tout était toujours dans l’axe d’activités et de poursuite d’activités, plus aucun décrochage… Des repas dont il ne se souvenait pas du dernier et des nuits, des jours qui s’enchainaient. Quelques mois après son hospitalisation, Aurélien me raconta avoir vu défilé de la nacelle du tracteur des éléphants bleus et il se retrouva à l’hôpital, faute de sommeil. Cet épisode, il n’en connaitra jamais les détails par lui-même. Aurélien danse sur son siège en écoutant une musique forte et en coupant ses blés avant la pluie. Il est urgent de finir sans cela la maturation du grain va dégénérer avec l’eau. Il siffle, il chantonne notre Aurélien, est-il heureux ? Non. Ça aussi Aurélien me le racontera un peu plus tard, il en dira qu’il chantait et mettait du Brahms à toute volée pour ne pas s’endormir. La machine était lourde toute la journée et il en avait plein les bras, le dos, le cou. Il y avait un combat homme/machine/récolte !

La cinquième année, Aurélien eut un accident banal que lorsqu’on le raconte. Notre agriculteur toujours seul devait ce jour-là se rendre dans un de ses champs pour vérifier la maturité des grains puis, de se rendre dans un autre pour finir la jachère. Il arriva avec son tracteur bleu, celui qui trônait habituellement au milieu de la cour. Aurélien était moins en forme que d’habitude car il constatait depuis le départ de sa femme, que rien ne « tournait rond ». Il était assez morose faute d’un bon café, mal rasé par manque d’envie, rien dans le ventre car incapable de se dire qu’il fallait faire les courses. Le tracteur bleu était petit et léger mais pas aussi manœuvrable que celui des moissons. L’équilibre entre l’avant et l’arrière, après charge et outillage, reste un calcul précis que le cultivateur ne doit pas omettre, sans cela arrive ce qui arriva à Aurélien. Ce dernier passa de la route lisse, à son champ chaotique et mal nivelé. En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, Aurélien se retrouva projeté de sa cabine miniature (pour lui) et le tracteur fit faire un retourné à notre homme en le calant entre la terre, une roue et l’essieu. Aurélien suffoque mais le sait-il ? Il me raconta avoir eu le sentiment de « ne plus avoir été là ». En réfléchissant par étapes, de temps en temps au fil des mois et même des années, j’appris la traduction des mots d’Aurélien. Cela disait, avoir eu l’impression de mourir mais aussi, de ne plus avoir été lui-même et de ne pas avoir su comment il pourrait le rester s’il réchappait de cet endroit. Ce choc ne se mesurait pas, il s’incrusta dans la chaire et l’esprit pour agrandir l’épuisement de ce jeune homme fort et solide. Aurélien gardait toujours son portable dans la poche de sa chemise trappeur fermée par un bouton. Il y a parfois de la chance dans les situations les plus complexes. Il forma un numéro et après, il ne sait plus rien.

Aurélien est plus jeune de dix-huit ans que moi et le sentiment filial apparaît parfois dans notre relation. Etre maman est un ressenti qui s’universalise lorsque l’on voit la dureté. Cela m’a posé un problème parfois pour rester neutre. De par mon métier, les témoignages peuvent poser leurs difficultés à les accepter. Parfois, cela n’est pas perçu sur le moment, c’est le recul ou l’accumulation qui ramène aux chocs cachés. Et la vigilance s’impose, un « soignant ou écoutant » doit mettre ses balises de sauvetage en place. C’est obligatoire.

Retrouvons Aurélien sur son lit d’hôpital, le gaillard a dormi longtemps et il a comptabilisé ses membres, son dos, sa tête, ses côtes… Enfin, il a fait le tour du propriétaire. Au final, il n’y a ni casse, ni lésion et les premiers mots qui viennent à notre agriculteur sont : « Je dois sortir, les moissons approchent et je suis en retard ». Aurélien sort et reprend son tracteur, il entame les moissons et moissonne jour et nuit, sans savoir si c’est bien ou mal. Il fait. Il voit au passage ses éléphants bleus et tombe dans son lit tout habillé les cheveux et la barbe plein de trucs que le vent à accrocher dedans. A cette période, Aurélien commence un stratagème peu malin, il raconte à sa famille qu’il a des copains pour l’aider et aux copains que sa famille est là…

Sa sortie d’hôpital n’a pas été celle attendue car les médecins, Aurélien a repris le travail en ne voulant plus entendre parler de santé et de raison. Il travaille notre Aurélien, surtout à cause des dettes qui pointent leurs factures… Celles des travaux inachevés qui ne revalorisent pas la longère, celles des emprunts aux banques, celles dues aux fournisseurs, à l’État. Il en est là Aurélien, à avoir été gourmand en tout mais pas en organisation et en délégation.

Sa femme est venue chercher leur voiture. Elle a pris les clés, là où il était habituel de les trouver et même de ce véhicule, il ne pourra pas en tirer une mensualité de remboursement. Tout est comme ça ! J’écoute Aurélien et je repense à Paul. Comment ont-ils fait ? Je ne « faisais pas partie de leurs vies ». Les mots perçus étaient des brides, ils n’étaient pas une vue d’ensemble mais bien des petits morceaux. Il n’y avait pas que cela, lorsque Aurélien s’exprimait, il ressemblait à Sophie ou à Paul, il lâchait un petit glaçon, pas l’iceberg et j’entendais un truc du genre « J’ai mal au dos, ce jour » ; « J’ai oublié de payer mes factures » ou encore « J’ai un peu faim ce soir ». Comment pouvais-je comprendre « J’ai le dos en compote, à ce rythme-là, je suis mort l’année prochaine » ; « Je croule sous les dettes » ou « Je n’ai pas mangé depuis trois jours ! »

J’ai rencontré Aurélien, trois fois ! A la troisième, il me raconta d’une traite son aventure ! Bien difficile d’entrer dans le sujet du syndrome d’épuisement alors qu’il n’était même pas encore répertorié. Il était connu mais il était un cachotier sur toute la ligne et ce livre tente d’en déloger son vice !

La troisième hospitalisation d’Aurélien fut la dernière de cet épisode de sa vie. Faute de nouvelles, son père et sa mère sont venus le voir et ils trouvèrent un corps de ferme capharnaüm, des lettres de relance et des mises en demeure partout sur les tables et les chaises. Il y avait un nombre incroyable de vêtements en vrac et tellement d’autres anomalies que les parents d’Aurélien exigèrent qu’il se fasse hospitaliser avant une catastrophe supplémentaire.

Aurélien leur demanda de quoi ils parlaient, il allait parfaitement bien, il fallait qu’il tienne, ce n’était qu’un mauvais passage et demain, il se mettrait à ranger la maison. Seulement, le père du jeune homme se fâcha et comme il ne le faisait qu’en graves occasions, Aurélien eut un peu peur… Le papa encore plus car son fils avait l’air de Robinson Crusoé sur la fin de sa vie. Oui, leur fils était vieilli, sale et malodorant, maigre et vouté mais surtout assez incohérent dans ses mots et il « dormait debout » !

Arrivé à l’hôpital le jeune agriculteur ne sut pas dire pourquoi il s’y trouvait. Le reste Aurélien n’en a pas parlé car il n’en n’a pas le souvenir. Ce dernier réapparaît qu’au moment où le jeune homme entend parler d’épuisement et de bien d’autres faits tournant autour de conditions de vie inhumaines. C’est à ce moment-là et uniquement là, qu’Aurélien comprend.

Il reste seul avec lui-même durant de longs jours, dans le silence, le sommeil, le repos, l’absence de lui au reste du monde. Puis à un moment, dont il ne se sait pas la référence, il se réveille et il décide qu’il est en vie et que ce n’est pas pour la perdre. Puis il avance encore un peu et il se pose la question suivante : « Qu’est qui compte quand on est vivant ? » Aurélien continuera plusieurs mois sur ce chemin d’interrogations et de réponses puis il se dira : « Là, j’ai assez réfléchi, j’ai compris. Il est temps de partir de tout ce fatras ».

Aurélien sort au grand jour, il empoigne ses dettes, ses tracteurs, sa longère et il tape à toutes les portes. Quelques mois plus tard, il est devant la mienne, il me raconte tout d’un trait, son histoire franchement désagréable et risquée.

Le syndrome d’épuisement, publié en 2016. Sylvie BRIERE

FRANCE PRÉVENTION NE COLLECTE PAS D’ADHESIONS, NI DE DONS.

Revenir en haut